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IA dans les achats publics - Jusqu'où le métier d'acheteur va-t-il être transformé ?

3 juillet 2026

IA et acheteurs publics : jusqu'où le métier va-t-il être transformé ?

Un rapport IGF-IGA-IGAS estime que 20 % des agents publics, soit 1,13 million de personnes, occupent des emplois exposés à l'intelligence artificielle (IA). Les fonctions administratives et les fonctions support figurent parmi les plus concernées. Or les achats publics sont expressément cités. Recherche de fournisseurs, rédaction de documents contractuels, synthèse et analyse des offres, quelles tâches resteront demain au cœur du métier d'acheteur public ?

Un agent public sur cinq exerce un métier considéré comme "exposé" à l'IA

Selon le rapport conjoint de l'Inspection générale des finances (IGF), de l'Inspection générale de l'administration (IGA) et de l'Inspection générale des affaires sociales (IGAS), 20 % des agents publics sont considérés comme exposés à l'IA, soit environ 1,13 million de personnes.

Parmi eux, les catégories les plus exposées représentent 13 % de l'ensemble des agents publics, soit plus de 700 000 personnes.

Dans sa synthèse, le rapport emploie une formule très directe : « un agent public sur cinq » est, en théorie, sensiblement exposé à l'IA et « un sur sept » l'est significativement, notamment dans les fonctions administratives et de support.

Les activités administratives font partie de celles qui pourraient être le plus fortement transformées par l'IA.

Que signifie être « exposé » à l'IA ?

Selon le rapport, être exposé à l'IA ne signifie pas que l'emploi va disparaître. Cela signifie que certaines tâches du métier peuvent être automatisées, accélérées ou réalisées avec l'aide d'un outil d'intelligence artificielle.

Le rapport précise d'ailleurs qu'il s'agit d'une « mesure de l'exposition potentielle des emplois publics à l'IA » et non d'une estimation directe des gains de productivité.

Ainsi, le rapport ne chiffre ni les suppressions de postes ni le nombre d'agents qui pourraient être remplacés.

Une méthode fondée sur les tâches réalisées

La méthode utilisée repose sur les travaux de l'Organisation internationale du travail (OIT). Elle ne cherche pas seulement à déterminer si un métier peut être automatisé. Elle examine les différentes tâches qui le composent.

La méthode reprise par la mission s'appuie sur les travaux 2025 de l'OIT et de NASK. Ceux-ci analysent près de 30 000 tâches professionnelles afin d'évaluer leur degré d'exposition à l'IA générative. La méthode combine des évaluations par modèles d'IA, une enquête auprès de travailleurs et une validation par des experts.

Cela signifie que plus un métier comprend de tâches susceptibles d'être réalisées ou assistées par l'IA, plus son niveau d'exposition est élevé.

Pour appliquer cette méthode à la fonction publique française, les auteurs ont utilisé les données 2022 de la Direction générale de l'administration et de la fonction publique (DGAFP).

Les fonctions administratives sont les premières concernées

On s'en doutait, le constat du rapport est particulièrement important pour les agents qui travaillent dans les services administratifs :

« ce sont avant tout les fonctions supports et administratives qui sont à ce jour les plus exposées ».

Donc les métiers qui comportent beaucoup de recherches, de rédaction, de traitement de documents ou de données sont particulièrement concernés.

Le tableau établi par la mission cite notamment les employés administratifs, les personnels de paie et de ressources humaines, les comptables, les secrétaires, les développeurs informatiques, les secrétaires médicales et les contrôleurs des impôts.

Effectivement, ces professions comportent de nombreuses tâches documentaires ou de traitement d'informations susceptibles d'être assistées par l'IA.

Les acheteurs publics sont-ils directement concernés parl'IA ?

Le rapport ne dit pas que 20 % des acheteurs publics sont exposés à l'IA. Ce chiffre ne doit donc pas être utilisé pour cette seule profession.

Mais les achats sont expressément identifiés parmi les fonctions support pour lesquelles le développement de solutions d'IA est envisagé.

La mission recommande même de mettre à disposition des administrations des solutions d'IA communes pour les achats, les affaires juridiques et les ressources humaines.

Quelles tâches de l'acheteur pourraient être prises en charge par l'IA ?

L'annexe III du rapport consacre une partie spécifique aux achats publics. La liste des tâches susceptibles d'être assistées par l'IA est déjà importante.

Préparer les consultations et rédiger les documents contractuels

Le rapport envisage l'utilisation de l'IA pour la rédaction et l'optimisation de documents contractuels, mais également pour la préparation des consultations et des appels d'offres.

Ces tâches occupent aujourd'hui directement les agents des services achats pourraient être préparées avec l'aide de l'IA.

Lire, résumer et comparer les offres des entreprises

Le rapport évoque également la synthèse et l'analyse des propositions des fournisseurs. L'IA pourrait lire les offres reçues, extraire certaines informations et produire des tableaux comparatifs.

L'IA peut intervenir dans certaines opérations préparatoires à l'analyse des réponses des entreprises.

Une question se pose alors pour les agents. Si l'IA prépare les documents, recherche les fournisseurs, résume les offres et repère certaines anomalies, quelle part du travail actuel restera réalisée directement par l'acheteur ?

L'analyse des offres fait déjà partie des usages testés

La Direction des achats de l'État (DAE) a lancé fin 2024 une expérimentation consacrée à plusieurs utilisations de l'IA dans les achats publics.

Le travail a réuni 44 agents provenant notamment de la DAE, de services acheteurs ministériels, de plateformes régionales des achats et d'établissements publics.

Il s'agit ici d'une expérimentation concrète menée dans la fonction achat de l'État.)

Du sourcing jusqu'à l'analyse des offres

Parmi les usages étudiés figurent le sourcing des fournisseurs, l'aide à la rédaction des documents contractuels, les clauses environnementales et sociales et l'analyse des offres des entreprises lors des appels d'offres.

Le sourcing consiste à rechercher et identifier les entreprises susceptibles de répondre au besoin de l'acheteur.

L'analyse des offres figure bien parmi les cas d'usage étudiés. Le rapport ne dit cependant pas que la décision d'attribution doit être confiée à l'IA. Evidemment.

Plus de 60 % de temps gagné sur certaines tâches. Ok, mais que va devenir ce temps ?

C'est probablement l'un des chiffres les plus marquants du rapport pour les acheteurs publics.

Pour les solutions d'IA jugées les plus performantes lors de l'expérimentation de la DAE, les gains de temps peuvent dépasser 60 % sur certaines tâches.

Sont notamment concernés la recherche d'informations, la synthèse de textes, la production de documents et le sourçage des fournisseurs.

Il est à noter que le chiffre concerne certaines tâches expérimentées. Il ne signifie pas que l'ensemble du travail d'un acheteur peut être réduit de 60 %.

La source de ce résultat est un bilan d'étape de la DAE daté du 12 septembre 2025. Le rapport reprend ici les résultats transmis par la DAE.

Mais que devient le temps ainsi économisé ?

Permettra-t-il aux acheteurs de mieux définir les besoins, de rechercher davantage de fournisseurs, de négocier lorsque la procédure le permet ou de mieux suivre l'exécution des contrats ?

Ou les administrations considéreront-elles progressivement qu'un même volume d'achats peut être traité avec moins de temps humain ?

Le rapport ne permet pas de chiffrer une éventuelle réduction des effectifs d'acheteurs publics. Il serait donc excessif de déduire des gains de temps observés une suppression proportionnelle de postes. Il n'exclut toutefois pas des effets à terme sur les moyens humains : il relève que l'IA peut notamment accompagner une réduction des moyens des administrations et que, dans les organisations les plus avancées, les gains peuvent à terme se traduire par des économies de coûts ou des redéploiements d'effectifs.

Le métier pourrait-il se déplacer vers les tâches à plus forte valeur ajoutée ?

L'objectif affiché par l'expérimentation de la DAE est de permettre aux acheteurs de dégager du temps pour se consacrer davantage aux « tâches stratégiques et créatrices de valeur ».

Donc si l'on comprend bien, l'objectif de la DAE est donc de dégager du temps sur certaines tâches afin que les acheteurs puissent davantage se consacrer aux activités stratégiques et créatrices de valeur. Cela implique une évolution de la répartition des tâches du métier, sans permettre à ce stade de conclure à ses conséquences sur les effectifs.

Cette évolution pose toutefois une autre question. Quelles compétences permettront demain à un agent de rester sur ces activités à plus forte valeur ajoutée ?

Le rapport demande déjà d'anticiper l'évolution des métiers

La mission considère que les transformations provoquées par l'IA dans les administrations sont avant tout organisationnelles et humaines.

Elle recommande notamment de mettre en place une gestion prévisionnelle des emplois et des compétences ciblée sur les métiers les plus exposés.

Le rapport précise que « Les transformations multiples permises et induites par l'IA dans les administrations publiques sont avant tout organisationnelles et humaines » et « une gestion prévisionnelle des emplois et des compétences (GPEC) ciblée sur les métiers exposés ».

Autrement dit, la mission considère que l'évolution des métiers et des compétences doit être anticipée.

La proposition n° 12 demande également à la DGAFP d'intégrer l'IA dans la gestion future des emplois et des compétences en ciblant notamment « les métiers les plus exposés ».

L'acheteur public va-t-il disparaître ?

Le rapport n’annonce ni la disparition du métier d’acheteur public ni des suppressions de postes chiffrées. Il montre cependant qu’une part importante des tâches documentaires et répétitives peut être automatisée ou fortement accélérée. Les activités qui demandent du jugement, de la stratégie, des échanges humains ou une prise de responsabilité restent, elles, moins faciles à automatiser.

Recherche de fournisseurs, recherche documentaire, synthèse, rédaction, comparaison de documents ou détection de certaines anomalies. Ainsi, une partie du travail pourrait progressivement être réalisée avec l'assistance d'outils d'IA.

L'acheteur pourrait alors consacrer davantage de temps à la définition du besoin, à la stratégie d'achat, aux choix juridiques, aux relations avec les entreprises, à la négociation lorsqu'elle est possible, au contrôle des résultats produits par l'IA et au suivi de l'exécution.

Ce recentrage sur les tâches à plus forte valeur ajoutée constitue l'objectif affiché. Il ne permet pas d'exclure, à plus long terme, des effets sur l'organisation des services ou les effectifs. Le rapport souligne que ces effets restent aujourd'hui difficiles à mesurer.

Cette dernière évolution constitue une déduction à partir des usages présentés dans le rapport. Elle n'est pas annoncée sous cette forme par la mission.

Le risque n'est-il pas de ne pas évoluer assez vite ?

Une chose ressort clairement du rapport. La fonction achat fait déjà partie des fonctions administratives pour lesquelles l'État expérimente concrètement l'intelligence artificielle.

Et, sur certaines tâches testées, les gains de temps peuvent dépasser 60 %.

Pour les agents chargés des marchés publics, la question n'est donc plus seulement de savoir s'ils utiliseront un jour l'IA.

Que restera-t-il de leurs tâches actuelles lorsque certaines recherches, synthèses ou premières rédactions pourront être réalisées en quelques minutes ? Et quelles compétences devront-ils maîtriser pour conserver la partie du métier qui nécessite réellement leur expérience, leur jugement et leur responsabilité ?

L'IA peut-elle conduire à réduire le nombre d'acheteurs publics ?

Le rapport ne chiffre aucune suppression de postes et ne dit pas que les effectifs d’acheteurs publics vont baisser. Un métier très exposé à l’IA n’est pas, pour autant, un métier appelé à perdre autant d’emplois.

Cela ne veut pas dire que les effectifs resteront inchangés. Selon le rapport, l’IA peut servir à absorber plus d’activité avec les mêmes moyens, ou à maintenir l’activité lorsque les moyens diminuent. Dans les organisations les plus avancées, les gains servent d’abord à produire davantage ou à améliorer la qualité. Ce n’est que plus tard qu’ils peuvent conduire à des économies ou à des redéploiements d’effectifs.

Pour les services achats, la question sera donc celle du temps de travail restant une fois accélérés le sourcing, les recherches, les synthèses, les premières rédactions et une partie de l’analyse documentaire. Le rapport ne permet pas encore d’en déduire combien de postes d’acheteurs publics pourraient être concernés.

Source : Rapport IGF-IGAS-IGA Déploiement IA dans AP (Juillet 2026).

(c) F. Makowski - Formateur et consultant en marchés publics pour entreprises et acheteurs publics - Ingénieur ENSEA et juriste en droit des contrats publics